Comment expliquer ces sifflets ?
Les facteurs explicatifs de ces comportements sont nombreux et complexes. Des explications politiques, sociales, voire de psychologie collective, ont été avancées. Il s’agit en tout état de cause
d’une expression de défiance de jeunes Français vis-à-vis de leur pays, une défiance certes nourrie des difficultés d’inclusion sociale ou des discriminations subies, réelles ou supposées, mais
aussi l'échec d'une éducation qui ne prône pas assez, ou le fait maladroitement, ou de façon ambiguë, la promotion de l'identité républicaine et la mise en œuvre effective de ses principes
fondateurs. En France, la question de l’identité est trop « connotée », trop « chargée », elle est l’objet d’enjeux idéologiques, culturels et politiques. C’est un sujet controversé, source de
polémique. Elle est donc très mal appréhendée, notamment en vue de la formation d’une citoyenneté pleine et accomplie, au sens d’une appartenance reconnue et admise à la France. C’est la raison
pour laquelle nous pensons que les mots « citoyenneté » et « citoyens » occupent une place particulière :« vous êtes citoyens » mais « français », c’est à voir ! On peut parler de « non dit »,
d’une absence de vision politique sur le devenir et la place de ces populations issues de l’immigration et de leurs descendants dans la République, dans la France : Il y a bien entendu, le poids
de l’histoire, l’histoire coloniale. C’est pourquoi, les politiques dites d’intégration n’ont été que des politiques « hasardeuses » dans la mesure où l’on n’a jamais su ou voulu faire de ces
gens-là des citoyens à part entière. D’ailleurs en termes de représentation, l’institution ou la société les considère comme d’éternels étrangers ; à titre d’exemple, trop souvent, pour ne pas
dire toujours, ces deuxièmes, troisièmes, quatrièmes générations, sont « rattachés » aux pays de leurs ascendants, le pays des parents ou des grands parents, dès lors que leur prénom sonne
autrement ou que leur couleur diffère. Cette absence ou ce refus de reconnaissance a rendu difficile la construction apaisée d’un sentiment d’appartenance à la France. Mais de plus, ces jeunes ne
sont pas à l’abri d’influences idéologiques et identitaires multiples et qui parfois se combinent : les discours de décrochage symbolique et politique dans les cités « on ne veut pas de nous,
donc nous ne sommes pas français », les discours émanant d’associations religieuses ou culturelles en lien ou pas avec les pays d’origine des ascendants dont elles valorisent l’identité
nationale. On peut donc parler de l’existence d’une compétition des identités, ce qui peut traduire également des conflits d’appartenance à des modèles ou des systèmes de valeurs. . La question
de l’identité ou des identités est une question éminemment politique, elle doit faire l’objet d’une véritable réflexion car il y va de la cohésion de la France.
- Sont-ils différents des autres fois (Algérie, Maroc) ?
Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un hymne national est sifflé, mais il est assez rare que ce soit par les citoyens du pays. Je crois que les sifflets émis lors du match France- Tunisie
expriment la même difficulté que ceux entendus lors des matchs en France contre l’Algérie ou le Maroc. Vous noterez que lorsque l’équipe de France a joué ces mêmes rencontres dans les pays
d’Afrique du Nord, les spectateurs n’ont pas sifflé la Marseillaise. Je crois qu’ils ont même été plutôt très accueillant et chaleureux. Nous sommes donc confrontés à une question
franco-française. Nous pensons à tort que faire entendre dans le respect notre hymne, c’est avoir une attitude réactionnaire voire même un endoctrinement idéologique. Nous ne sommes plus en 1960,
et la France a beaucoup changé. Ce qui était perçu à l’époque comme une atteinte à la liberté individuelle, trouve aujourd’hui toute sa pertinence car le vivre ensemble n’est possible que si les
valeurs républicaines qui fondent le pacte social sont comprises, admises et défendues par tous, quelles que soient leurs difficultés socio-économiques. Le sentiment patriotique, au sens de
l’amour de son pays sans rejet de l’autre, est le ciment de la cohésion sociale et nationale que nous devons réhabiliter.
- Que pensez-vous de la réaction des politiques et de leurs solutions proposées ?
Beaucoup ont réagi précipitamment, comme s’il s’agissait d’un trouble commis par des étrangers ou d’un problème de police. Il est accablant de constater combien la classe politique peut
quelquefois être éloignée des réalités du pays, et faire des propositions irréalistes voire démagogiques. Je voudrais dire clairement qu’il ne s’agit pas d’un problème sportif ni même de respect
dans le sport même si ces évènements se sont déroulés dans un stade à l’occasion d’un match de football. On ne peut pas faire porter cette responsabilité au monde sportif, même si la politique
sportive a un rôle éminent dans le développement du respect et de la tolérance. On ne règlera rien en vidant les stades. C’est avant que les choses se jouent.
-Sans parler de solutions toutes prêtes, comment essayer de faire changer les choses ?
Je l’ai déjà un peu esquissé : Il faut renoncer aux mesures gadget d’un jour, vite énoncées, aussi vite oubliées dès lors que le phénomène ne s’exprime pas de manière collective dans un stade. Le
rejet de sa franceité, du respect dû aux valeurs de la République où de l’amour de sa nation est malheureusement une violence vécue quotidiennement, individuellement, de manière quasi anonyme
dans nos écoles, nos supermarchés ou nos clubs sportifs. Concernant le monde sportif, je pense qu’il faut réintroduire l’écoute de la Marseillaise à l’occasion de l’ouverture et de la clôture des
saisons, au moment des rencontres importantes et cela dès le plus jeune âge. Il faut associer notre hymne à la vie de chaque français sans agressivité, mais sans faiblesse. C’est à cette
condition que dans les années qui viennent notre hymne national ne sera plus l’occasion d’exprimer sa défiance, mais au contraire un moyen d’affirmer la cohésion nationale, son appartenance à une
communauté de destin. Il en va de même pour l’ensemble des valeurs du pacte républicain, dont la modernité devrait nous sauter aux yeux si l’on daigne simplement regarder les difficultés
auxquelles sont soumis les pays qui ne les possèdent pas ou ne les cultivent pas. Il faut faire de nos valeurs une cause nationale branchée et ouverte au monde. Aimer la France, c’est aimer
l’Europe et considérer avec la même exigence et dignité tous les habitants de notre planète.
-Les joueurs de l'équipe de France ont-ils un rôle à jouer ?
Ils font partie, à leur corps défendant, de la grande famille des éducateurs. Il faut qu’ils réagissent comme des parents plutôt que comme des modèles ou des prototypes. A cette condition,
leur aura sportive pourra constituer un plus et montrer au-delà de leur réussite économique, des hommes qui sont d’abord des citoyens. Tout le monde à un rôle à jouer, car il faut toute notre
nation pour éduquer nos enfants.
-Pourquoi le football est-il principalement touché et non les autres sports ?
Le football est le sport le plus populaire. Je ne suis pas surpris que ce soit dans ses enceintes que les problématiques identitaires ou de cohésion nationale s’expriment fortement. Toutes les
catégories sociales s’y côtoient, toutes les diversités. C’est dans les stades de football que l’on peut constater que les si les personnes issues plus ou moins des immigrations extra européennes
changent en devenant des citoyens et des français, par ce fait même ils changent la France. La France d’aujourd’hui est essentiellement urbaine et pluriculturelle à l’inverse de celle du milieu
du 20ème siècle essentiellement rurale et homogène culturellement. Mais c’est toujours la France, et il faut que chacun fasse une partie du chemin.
-La réponse se trouve-t-elle dans l'éducation ?
La réponse se trouve d’abord dans le changement de regard vis-à-vis de ces gens-là . Il faut un regard bienveillant, les considérer comme des égaux et des compatriotes, même s’ils sont porteurs
d’une part de différence ; celle-ci désormais fait partie intégrante du paysage et du patrimoine français, vient l’enrichir et non pas le menacer ou le défigurer. La réponse est aussi dans
l’éducation, une éducation moderne, vivante et qui non seulement transmet des savoirs mais aussi des valeurs, nos valeurs républicaines ainsi que leurs symboles, dont notre hymne national. En
conséquence, l'école a un rôle majeur à jouer. L'éducation à la citoyenneté omniprésente dan sles programmes doit s'artucler avec la francéité. Or, les deux dimensions sont séparées, déconnectées
l'une de l'autre. C'est une des bizareries pédagogiques de notre système éducatif.
Par ailleurs, je crois qu’il est absolument nécessaire par ailleurs que les acteurs de l’éducation populaire dont l’objectif premier est d’assurer l’épanouissement de l’individu, retravaillent
sur le collectif, le sens du collectif qui réunit dans la tolérance. C’est un travail de longue haleine à mener au moins sur une génération. Enfin il faut poursuivre sans faiblir toutes les
politiques sociales et de lutte contre les discriminations pour que notre société soit celle de tout ceux et toutes celles qui y agissent dans un esprit d’égalité et de fraternité.
-Quelle attitude devrait adopter l'Etat ?
L’Etat doit jouer son rôle de garant des libertés publiques et de l’égalité de traitement des citoyens de notre pays. Pour le reste, l’Etat c’est nous tous. Et notre devoir, donc également
celui de nos gouvernants, doit être d’abord celui d’éduquer et d’accompagner. Ces enfants sont l’avenir de la France. Dans une France qui évolue dans un cadre européen et dans un monde ouvert,
globalisé, l’identité devient une question centrale. Nous devons aider nos enfants à mieux appréhender, mieux comprendre cette problématique, notamment en terme d’enjeux d’appartenance et de
valeurs. C’est une mission qui doit relever également de l’école. Il faut y réfléchir sérieusement. Comment construire de façon apaisée le sentiment d’appartenance à la nation, quand certains
concepts qui s’y rapportent (origine, nationalité, race, ethnie, patrie, pays, nation, valeurs, appartenance, identité culturelle, identité religieuse, identité nationale, histoire…etc.) leur
échappent ?
-Quel est le message de votre association ?
Le message de notre association qui est aussi celui de toutes celles qui font partie du réseau citoyen des associations franco berbères : faire prendre conscience des enjeux et notamment des
risques, et rechercher les voies et les moyens qui contribueront au renforcement du sentiment d’adhésion à la nation, au respect et à la reconnaissance de chacun -Comment peut-on évaluer la
proportion de jeunes qui ont sifflé pour exprimer leur révolte, la proportion de ceux qui ont suivi, ou encore celle de ceux qui l’ont fait pour « rigoler », comme un jeu ? Ces différentes «
motivations » changent-elles la portée des sifflets contre l’hymne ? Très franchement, au stade on trouve d’autres sujets de rigolade. Beaucoup de ceux qui ont sifflé sont en souffrance vis-à-vis
d’eux-mêmes : ils vivent un double confit : un conflit personnel et la contradiction d’être né en France et d’avoir du mépris pour son pays et d’être en rupture avec la société. Même si l’on peut
considérer qu’il y a eu différentes motivations, siffler l’hymne national, c’est siffler son pays, et on ne peut se construire dans un tel état d’esprit.
-Avec toute votre expérience et votre vécu terrain, avez-vous été surpris ?
Non. Nous sommes confrontés au quotidien à ces défiances de manière moins massive qu’au stade, mais toute aussi forte par des gestes, des attitudes individuelles ou des paroles blessantes.
Au stade le terrain a simplement pris la parole. -L’identité française paraît assez floue, et on a l’impression que l’hymne est un rare moyen pour les français de se positionner là-dessus. Il est
soit, un moyen d’être fier d’affirmer son identité, soit un moyen de la contester en la sifflant... L’identité française est en mouvement. C’est normal, c’est quelque chose de vivant qui a à voir
avec l’histoire réelle des habitants de notre pays au 21ème siècle. L’hymne national est un ciment comme le drapeau ou la constitution pour les Américains. Le siffler c’est contester toute
l’histoire qui a fait ce pays : je considère qu’il faut échanger sur ce qu’est être français aujourd’hui.